Dimanche de Pâques 2026
La résurrection c’est compliqué, non ?
Je me demande, c’est plutôt compliqué ou complexe ? Compliqué, ça veut dire que nous n’y comprenons rien, que nous sommes perdus. Complexe, cela signifie qu’il y a plusieurs choses à tenir ensemble, plusieurs concepts à apprivoiser. Afin d’en déployer un certain sens pour soi comme pour le monde.
Je penche plutôt pour la complexité et non la complication concernant la résurrection.
Voici quelques exemples de cette complexité de la résurrection.
1)Tout d’abord, le récit de la résurrection de Jésus, en tant que tel n’existe pas. Nous n’en connaissons que les témoignages des disciples. La résurrection s’est passée dans le secret de Dieu. Elle appartient à l’intimité de Dieu. « Elle est cachée dans la nuit comme un secret d’amour du Père pour le Fils, dans le St Esprit » Daniel Bourguet.
Et même après notre mort terrestre, nous n’assisterons pas à la résurrection de Jésus. Le Christ sera déjà là, vivant, éternellement vivant, d’une vie dont le mystère nous échappe et dont nous sommes déjà partiellement au bénéfice et dont nous serons totalement au bénéfice.
2)Ensuite, il existe un grand nombre de verbes différents en grec, que l’on retrouve dans les 4 évangiles pour exprimer la résurrection. Ils ne sont pas strictement synonymes : chacun apporte une nuance théologique ou descriptive.
ἀνίστημι, « se lever, se relever. Littéralement « se lever », « se remettre debout ». Par extension : « ressusciter » (soi-même ou être relevé).Références : Marc 8:31 – « qu’il ressuscite (anastēnai) le troisième jour », Luc 24:7 – « qu’il ressuscite (anastēnai) le troisième jour », Actes 2:24 – « Dieu l’a ressuscité (anestēsen) »
ἐγείρω, « réveiller, relever ». « réveiller » (comme du sommeil). « relever », « faire surgir », souvent utilisé pour l’action de Dieu qui ressuscite. Matthieu 28:6 – « il est ressuscité (ēgerthē) », 1 Corinthiens 15:4 « il a été ressuscité (egēgertai) », Actes 3:15 « Dieu l’a ressuscité (ēgeiren) ».
ἀνάστασις« résurrection » (nom)« relèvement », « résurrection »Jean 11:25 « Je suis la résurrection (anástasis) et la vie »Actes 24:15 – « la résurrection des justes et des injustes ». Le relèvement des morts.
ἀναζάω « revivre » « vivre de nouveau »Romains 14:9 – « Christ est mort et revenu à la vie (anezēsen) »
Et ce qui est particulièrement complexe, c’est que dans notre récit de la résurrection en Jean, au chapitre 20, aucun nom ou verbe exprimant la résurrection ne sont présents.
3)D’autre part, les personnes présentent au tombeau le jour de Pâques varient selon chaque Évangile. Il n’y a pas une version uniforme des témoins ou des déplacements. Ce qui est intéressant, c’est de noter cependant une similitude à savoir la peur et l’incompréhension ressenties par les premiers témoins.
Aussi, pour déployer la saveur de la complexité de la résurrection, l’Évangile selon Jean semble particulièrement adapté.
Cet Évangile est écrit le plus tardivement. Fin du 1er siècle. Membres essentiellement issus du judaïsme hellénistique et Judéen. Évangile écrit pour les initiés. Pas but d’évangélisation des foules. Construction d’une identité forte de ces membres vivant expulsion de la synagogue et persécutions sporadiques romaines.
C’est donc intéressant dans cette phase de reconstruction d’une identité chrétienne en crise, de comprendre le témoignage de foi complexe de la communauté johannique qui se trouve derrière le texte. Un témoignage de foi qui nous rejoint nous aujourd’hui en 2026, face à la complexité du monde comme de nos vies, face à nos questions sur celui-ci comme sur notre propre existence ou encore la complexité de la crise des églises historiques dont nous faisons partie.
Pour avancer dans la complexité de la résurrection, Jean utilise notamment un langage symbolique très ancré dans les oppositions : nuit-jour, ténèbres-lumière, clair-obscur. Cette thématique johannique des ténèbres à la lumière exprime comment au cœur même de nos ténèbres, comment face à cette réaction de peur et d’incompréhension des premiers témoins, une restauration lumineuse et une magnificence métamorphosée sont toujours possibles. Cela rejoint les tableaux de Sara avec la méthode artistique du kinsughi.
D’autre part, l’évangile de Jean met en scène une simple et unique femme. C’est elle qui est la première témoin de la résurrection. Sa parole seule compte. Son témoignage de sa rencontre avec le Christ est valide en tant que tel. Or, dans l’AT, si le témoignage d’un homme est valable avec un seul témoin (DT 19,15), il faut 3 femmes pour que cela soit le cas. Là, une femme seule suffit. Le témoignage de son expérience personnelle, intime suffit. Cela peut signifier quelque chose de certes complexe à envisager mais d’essentiel.
La résurrection pour que cela fasse sens pour soi, ce n’est pas d’abord à partir d’un témoignage reconnu valable. Ce n’est pas à partir de la raison, du raisonnable, de la démonstration intellectuelle, d’un témoignage signé en bonne et due forme.
La résurrection, c’est à partir d’une rencontre, que cela fait sens. Et cette rencontre entre MM et le Christ échappe à tout compte rendu visant à prouver la réalité de la résurrection. C’est incommunicable. Même si la résurrection est complexe, elle est ainsi d’abord à vivre avec ses tripes et son cœur.
Par la rencontre : Exemples de Thomas, des disciples d’Emmaüs, de Pierre avec la pêche miraculeuse.
La résurrection, c’est ainsi lorsque le doute se transforme en foi, lorsque la peur se transforme en confiance, lorsque le découragement se transforme en espérance.
Et c’est ce qui se passe concrètement pour MM.
Toute seule MM, pleure, pleure, pleure, pleure devant le tombeau vide. Le verbe pleurer est employé 4 fois en 5 versets successifs. C’est unique dans la Bible. Face à la double perte de l’être cher et de son corps, les larmes, la profonde souffrance ont leur place. La mort n’est pas niée, avec son lot de douleurs. La résurrection n’empêche la passion, la résurrection n’empêche pas d’avoir mal face à une maladie toujours injuste, face à la perte trop tôt et si douloureuse d’un être aimé, face aux horreurs sans nom propagées par l’être humain sur d’autres êtres humains, la guerre, la torture, le viol, le meurtre et même sur notre planète qui subit à chaque instant les assauts de notre destruction.
La résurrection relève, restaure, métamorphose, magnifie. Elle nous apprend l’amour au-delà de tout amour, un amour plus grand que tout.
Oui, nous pouvons aimer ce monde là, notre monde, nous-même, les autres, tel qu’il est, tel que je suis, tel qu’ils, qu’elles sont, car Dieu nous a aimés en premier. Il nous donne son Esprit pour nous rendre capables d’aimer et d’avancer. Il nous a donné son fils, pour aimer le don de la passion et de la résurrection.
Alors, comme Marie-Madeleine, maintenant nous sommes prêts à vivre, revivre, à nous relever pour approfondir la conversion de notre regard et de nos cœurs, pour expérimenter le Ressuscité au cœur de nos vies comme du monde. Pour voir autrement la résurrection, dans sa belle et puissante complexité.
En effet, Marie de Magdala « voit » que la pierre du tombeau a été enlevée au v1. Le verbe utiliser en grec est blepo. Il est descriptif, ordinaire. Il n’y a plus de pierre, point barre.
Puis au v12, MM voit deux anges vêtus de blanc. Verbe en grec théooreo. Orao voir, théos Dieu. Voir comme Dieu. Ils sont rendus visibles que par Dieu et à celles et ceux à qui Dieu donne de voir.
Et quand elle voit Jésus au v14, c’est le même verbe théoorao qui est utilisé.
Et pour comprendre que le ressuscité est celui qui lui est donné de voir, de contempler, elle doit vivre un retournement intérieur. Par deux fois. Et par deux fois, son retournement, au v14 et au v16 : « elle se retourna » est conjugué au temps que l’on appelle en grec le passif divin. Elle est retournée sous entendue par Dieu. Physiquement, elle change de posture, spirituellement elle change de croyance. Elle ne se prosterne pas devant les anges ou devant Jésus, comme c’est le cas dans l’AT pour ceux qui sont au contact d’anges, de messagers de Dieu ou d’une manifestation de dieu. Non, elle se retourne. Et ce retournement, ce bouleversement est aussi fort qu’une pierre tombale qui roule. Elle passe du deuil à l’allégresse, de la mort à la vie, du statique à l’envoi en mission.
Et cela est rendu possible ce retournement, la compréhension de ce que Dieu lui donne de voir, à voir, par l’adjonction, par l’ajout, d’une Parole.
D’une Parole de vie, qui devient parole de vie pour sa vie, une nouvelle naissance, un mot, son nom donné, redonné : Marie.
Une parole qui la rejoint dans ce qu’il y a de plus intime, de plus singulier, qui crée son identité : son nom : Marie.
Le Ressuscité nous rejoint ainsi dans notre intimité ultime. Il nous nomme, un a un. Il se donne à voir, à entendre, à écouter.
Le voir de Marie avec cette parole donnée par le ressuscité unfie sa personne, lui permet de comprendre toutes les dimensions de l’invisible. De se convertir. De se reconstruire, avec l’or de la parole du Christ.
Et elle le nomme à son tour : Rabbouni. C’est-à-dire, rabbi avec emphase. Maître audelà du maître. Maître en tous lieux et en tout temps, dans toutes les dimensions, celle d’ici et celle de l’au-delà.
MM, dont nous savons peu de choses dans l’Ev selon Jean, à part sa très grande proximité avec Jésus car elle était au pied de la croix er qu’elle a été le premier témoin de la résurrection, devient alors l’apôtre des apôtres, la première à être envoyée en mission pour annoncer la Bonne Nouvelle. Il est ressuscité.
Et voici sa mission, dont elle nous fait des héritières et des héritiers, à la suite des témoins au fil des siècles qui nous séparent d’elle, des :
« va vers mes sœurs et mes frères et parle , dis, annonce » .
Allons, parlons, disons, annonçons la fraternité, notre appartenance à une même humanité bénie et graciée, issue d’un même Père.
Allons, parlons, disons, annonçons une même espérance offerte dès aujourd’hui dans la rencontre avec le Ressuscité : « Quand tu seras auprès de mes frères et de mes sœurs, moi le Christ, je m’y tiens aussi. Au milieu d’eux, en eux et eux en moi. »
Allons, parlons, annonçons de quel amour nous sommes aimés. De quelle résilience nous sommes capables. De quels fils d’or divins nous pouvons restaurer nos êtres et le monde.
À la fin de la liturgie d’un service funèbre se trouve l’envoi. Voici ce qui est souvent prononcé :
« La résurrection n’est pas seulement une vie éternelle qui commence après la mort terrestre. Elle nous est offerte dans la foi. Elle jaillit dès aujourd’hui d’une rencontre avec le Christ vivant. »
Je répète :
La résurrection est issue d’une rencontre vivante avec le Christ.
Dès aujourd’hui, de vivant à vivant.
Ce n’est pas compliqué, non ?
Amen
(Postfinance)